Les troubles sensoriels chez les personnes autistes

Temple nous parleJe ne pouvais pas commencer cet article sans vous parler de Temple Grandin, car qui mieux qu’une personne autiste saurait parler de ce handicap ? Temple Grandin s’est distinguée par sa formidable ascension et ses qualités de transmission vis-à-vis de son handicap autistique. Née le 29 août 1947, professeur de l'Université du Colorado, T. Grandin est une spécialiste de renommée internationale en zootechnie. Propriétaire d'une entreprise de conseils sur les conditions d'élevage des animaux qui a fait d’elle une experte en conception d'équipements pour le bétail, Temple Grandin est également professeur en sciences animales de l'université de Fort Collins (Colorado). Au début de sa carrière, elle s'est fait connaître pour ses positions vigoureuses contre la shehita. 

Elle est aussi mondialement connue pour ses différents articles parus dans la presse spécialisée sur les questions d’autisme (« transition from the world of school into the world of work », « an inside view of autism » etc.) et ses deux ouvrages autobiographiques. Temple Grandin est également une autiste de haut niveau dont l'itinéraire est exemplaire. À travers son expérience personnelle, elle tente de faire découvrir l’autisme de l’intérieur, de donner quelques éléments de compréhension tant aux proches qu’aux professionnels qui les côtoient. Ma vie d’autiste est son premier ouvrage, il est paru aux États-Unis en 1986. 

Cette Américaine qui présentaient tous les signes autistiques à l’âge de cinq ans (repli, balancement, absence de langage, troubles du comportement, agressivité…) a vu ses troubles formidablement évoluer avec le temps, au prix d’une stimulation particulièrement active (orthophonie, psychomotricité, exigence parentales..). Temple GRANDIN est parvenue peu à peu à « apaiser » la plupart de ses conduites autistiques, a progressivement acquis le langage, la lecture et les apprentissages scolaires dispensés par sa mère. Ces acquis lui ont permis de développer son intelligence et plus tard de faire des études à la Faculté, lieu où elle a notamment étudié l’autisme comme pour le « réparer » dira-t-elle. A travers ses lectures et son introspection personnelle (analyse de ses comportements propres), Temple nous livre sa lecture (sa compréhension) concernant les symptômes autistiques. 

Actuellement, Temple s’intéresse à la manipulation du bétail (elle a en effet vécu avec sa tante au sein d’un ranch) et s’exprime souvent devant des éleveurs afin de leur soumettre ses idées pour mieux gérer les animaux (éviter de les stresser ..). Il s’agit d’une personne à haut niveau intellectuel (au départ) ce qui n’est pas le cas de toutes les personnes présentant un spectre autistique. S’il est probablement vrai que les personnes autistes ne débutent par leur vie avec la même intensité de troubles, l’accompagnement et la stimulation au quotidien permet notamment aux personnes qui se replient de freiner ce comportement et de s’ouvrir davantage au monde. 

Car sans apprentissage et stimulation tout au long du développement de l’enfant, la déficience intellectuelle apparait. Les équipes se sont dès lors interrogées sur l’origine (l’étiologie) de ce handicap : les recherches actuelles tendent à mettre en évidence un dysfonctionnement cérébral. 

Il s’agirait d’une dysrégulation de certaines zones du cerveau comme le cervelet régissant les afflux d’informations sensorielles (vue, ouïe, toucher, odorat, gout) ou encore le système limbique régulant les émotions. Ces données de l’environnement transmises au cerveau seraient dès lors déformées, incomplètes. 

Les signes, les symptômes, les comportements et le sens (signification) évoqués par Temple sont particulièrement intéressants à repérer  et source d’une compréhension nouvelle de l’autisme pour tous ceux que ce syndrome touche de près ou de loin :

1- Les troubles sensoriels et cognitifs selon Temple GRANDIN

Des perceptions sensorielles troublées

Temple GRANDIN évoque sa difficulté à recevoir certaines stimulations sensorielles comme les sons : en effet, il existe un trouble dans la réception des sons, lesquels sont tantôt déformés tantôt vécus comme agressifs. Temple explique que les basses fréquences (consonnes des mots, et sons très bas comme les sons graves, basses dans la musique techno) ne sont pas entendues tandis que les hautes fréquences (les voyelles des mots et les sons aigus plutôt représentés par les voix de femme) sont la plupart du temps perçues. 

Aussi l’acquisition du langage s’en trouve particulièrement troublé : comment apprendre des mots si les consonnes ne sont pas entendues ? 

Temple explique que son travail avec une orthophoniste passant des heures à appuyer sur les consonnes des mots lui permis de décoder le langage, d’enregistrer les mots de façon à les réutiliser par la suite correctement. 

Nous pouvons dès lors supposer que les vocalises et cris des personnes autistes traduisent en partie leurs apprentissages de la langue, ce qu’ils en retiennent depuis tout petit. De même les conversations des personnes qui parlent à l’autre bout de la pièce sont comme du « charabia » et incompréhensible pour elle.

Certains sons au contraire, à défaut d’être bien entendus sont source d’une souffrance considérable pour Temple qui compare la sonnerie d’un bateau à la douleur d’une roulette de dentiste traversant sa gencive. 

Parallèlement Temple énonce également l’exemple du contact sur sa peau et explique que certains tissus ressentis comme soyeux pour des personnes dites « ordinaires » (ne souffrant pas d’autisme ou d’autres handicaps..) lui feront l’effet de papier de verre.

Des rituels et des stéréotypies

Si les stimulations de l’environnement assaillent les personnes autistes au point de développer une souffrance intense, il demeure difficile de les mobiliser sur des activités ou bien des apprentissages. Dans ce contexte, le repli et les stéréotypies viennent calmer cette perturbation sensorielle.
Contrôler l’environnement à travers des conduites répétitives, toujours et inlassablement les mêmes, permettent de maintenir l’environnement stable (immuable) et de prévenir dès lors tout changement ou encore tout envahissement sensoriel provenant de l’environnement. Temple explique qu’elle pouvait dans ces moments (en laissant couler inlassablement du sable entre ses mains, en se balançant….) se couper du monde et « débrancher ses oreilles » comme elle le souhaitait. Ceci vise à contenir l’angoisse provoquée par cet afflux de stimulations arrivant au cerveau en pagaille.

Des intérêts pauvres et restreints pour les activités

Les conduites autistiques de rituels et de stéréotypies permettant en partie de contenir l’angoisse des personnes autistes aboutissent par ailleurs à un certain repli, à une centration pour des activités déficitaires (pauvres). Il existe comme une fixation sur certains domaines, un surinvestissement étonnant  sur un secteur précis (rangement, stéréotypies, ..) au détriment du reste du monde. 

Temple explique que sa centration actuelle concerne les objets et non les humains, ce qui est par ailleurs souvent présent chez les personnes autistes quel que soit leur niveau intellectuel et capacité. Temple apprécie notamment de parler à des personnes de certains sujets uniquement comme la construction des ponts, la fabrication du béton armé, l’élevage du bétail (son métier). 

En revanche, les sentiments, les émotions humaines ne l’intéressent pas, elle n’en comprend pas l’utilité, n’en ressent pas le besoin, ne parvient pas à s’identifier ou bien encore à avoir de l’empathie (capacité à se mettre à la place de l’autre) dans la mesure où ses sentiments sont très restreints. 

Temple aime parler aux gens qui s’intéressent aux mêmes choses qu’elle (construction des ponts..) mais pas aux gens pour eux-mêmes. Il est entendu que si ces personnes parlaient ou s’intéressaient à d’autres sujets elle les désinvestirait rapidement. Temple ne parvient pas à identifier les émotions et les dizaines et dizaines de nuances qui les composent : elle parvient juste à identifier la colère par la voix qui se fâche et la joie par les rires ; ce qui est très restreint. Elle préfère d’ailleurs parler aux gens à travers le téléphone pour mieux distinguer leur voix plutôt que de se trouver face à eux. 

La relation met mal à l’aise, c’est d’ailleurs ce qui est décrit prioritairement parmi les symptômes autistiques : l’absence de conduites relationnelles et sociales adaptées. 

Les troubles intellectuels (exemple de la catégorisation)

La plupart des personnes autistes connaissent des déficiences intellectuelles ou en d’autres termes une intelligence troublée. Or, ce retard intellectuel n’accompagne pas, dans tous les cas, le syndrome autistique et peut être accentué ou provoqué par l’absence de stimulation suffisante. 

En effet, il a été noté que les personnes autistes connaissent des intérêts pauvres et restreints, que leur troubles de la sensorialité génèrent de l’angoisse ce qui les conduisent le plus souvent à se protéger en utilisant des stéréotypies, des rituels, un isolement par rapport au monde extérieur.

Or, ce repli, s’il n’est pas contrarié par des apprentissages et l’investissement des adultes qui l’entoure, s’accentue avec le temps et empêche la personne de se développer le mieux possible tant du point de vue affectif, relationnel, qu’intellectuel. S’il existe des personnes plus ou moins douées d’une intelligence au sens d’un potentiel inné, la stimulation de l’environnement n’est pas à négliger et profite pour beaucoup au développement des compétences et capacités de la personne. 

Pour ce qui concerne, Temple GRANDIN, elle explique que sans sa mère, elle n’aurait jamais pu « s’en sortir » et que son exigence de même que le travail régulier et intensif en orthophonie, psychomotricité, …. lui ont permis de devenir ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir une personne présentant encore de nombreux symptômes autistiques mais qui se connaît et a pu accéder à de nombreuses connaissances par le biais de son cursus universitaire. Notons à ce sujet, que les personnes accueillies à la MAS n’ont pas le même potentiel intellectuel que Temple au départ. Cette dernière est probablement une personne autiste de haut niveau. 

Il existe plusieurs exemples de troubles intellectuels  présents dans l’autisme : la catégorisation du monde n’est pas évidente car pour ranger par catégorie et classer certaines choses entre elles (les mammifères, les animaux marins, les émotions, …) cela demande l’interconnexion de nombreuses compétences cérébrales. 

Temple explique par exemple qu’elle a eu beaucoup de difficulté à se représenter les chiens et cela nécessite un raisonnement logique très complexe et peu évident, alors que pour les personnes dites « ordinaires », tout ceci se met en œuvre de façon spontanée et sans réflexion de notre part : Temple a commencé à identifier les chiens par leur grande taille, leurs quatre pattes, leur queue… 

Un jour elle aperçut un teckel nain qu’elle identifiait plutôt comme étant un chat (plus petit). Il fallut qu’elle se rapproche de cet animal pour identifier qu’il avait également comme caractéristique commune aux chiens un museau humide, ce qui le différenciait dès lors d’un chat.

Le monde de signifiants dans lequel nous vivons n’est pas accessible de la même façon pour les personnes autistes. Aussi, un mot dit dans un contexte particulier ne pourra pas être identifié de la même manière par la personne autiste, dans la mesure où l’environnement change. 

Temple explique également que pendant longtemps elle ne pouvait pas identifier d’autres chiens que celui de sa tante qui vivait dans leur ranch, dans la mesure où il était unique et qu’elle avait appris qu’il s’agissait d’un chien dans ce contexte précis. Les autres animaux pouvant leur ressembler font l’objet d’un apprentissage systématique, la pensée des personnes autistes étant particulièrement rigide.

L’agressivité, les troubles du comportement

Les angoisses perpétuellement éprouvées par les personnes autistes sont souvent contenues par le recours à des conduites et activités restreintes, stéréotypées, rituelles. Dans certains cas, l’envahissement pulsionnel de peur et d’inquiétude étant si massif, les personnes cherchent à tous prix à faire cesser cette source d’agression (la plus souvent sensorielle). 

Les crises d’agitation et d’agressivité sont fréquemment l’expression d’une absence d’issue ou de solution pour la personne autiste qui ne sait pas comment stopper cette agression vécue de façon interne et que l’entourage, le plus souvent ne comprend pas. 

Temple a maintes fois cherché à apaiser cette tension nerveuse présente si souvent en elle, elle explique qu’un jour elle s’est jetée à terre à la sonnerie d’un ferry et qu’une crise d’agitation s’en est suivie. Elle explique que rien n’aurait pu la calmer à ce moment précis, en revanche l’isolement dans sa cabine aurait probablement pu atténuer cette angoisse.  

Plus tard, Temple, en lien avec le bétail, a observé que les bête prêtes à être tatouées et à recevoir des vaccinations, étaient placées dans une cage de contention refermée sur les deux flancs de l’animal afin qu’il puisse être contenu et éviter dès lors qu’il ne s’agite.

Temple s’est ensuite installée dans cette cage afin d’en éprouver elle-même les effets et s’est rendue compte de façon surprenante que cette pression exercée sur son corps l’apaisait également. 

De même des études ont montré que la pression officiée sur le corps des animaux permettait de délivrer de l’endorphine (substance apaisante dans le cerveau).

Forte de cette découverte, l’ingéniosité de Temple lui a permis par la suite de constituer une machine à serrer personnalisée plus confortable (avec des coussins fermes sur les côtés) et réglable et contrôlable en fonction de ses besoins (au niveau de la pression exercée sur son corps).

La machine à serrer de Temple Grandin

Machine à serrer de Temple Grandin

« La machine à serrer est entièrement doublée de mousse de caoutchouc épaisse, recouverte de tissu d’ameublement à envers plastifié. Elle serre l’utilisateur très fermement, pourtant elle soulage et réconforte. Le rembourrage est conçu pour se mouler au corps de l’utilisateur pour que la pression ne soit jamais inégale par endroits. La sensation de pression vous enveloppe tout entier et crée un environnement qui soulage. Au même moment, le cerveau reçoit d’importantes stimulations par pression. La pression appliquée par la machine stimule les récepteurs de pression des prolongements nerveux de la moelle épinière.

Quand l’utilisateur est serré par l’appareil, il ne peut ni reculer ni se raidir pour éviter la sensation de se sentir maintenu. Il est extrêmement important que l’utilisateur contrôle la machine. Il doit pouvoir manœuvrer les commandes et être capable de relâcher la pression à tout moment. Au bout d’un séjour dans la machine de dix à  quinze minutes à une pression constante, l’effet de soulagement s’estompe à mesure que le système tactile de l’utilisateur s’habitue. Pour maintenir l’effet de soulagement réconfortant, l’utilisateur doit réduire très lentement la pression et puis la faire augmenter très lentement jusqu’à un niveau où il ressent de nouveau un soulagement.

La machine à serrer a deux panneaux rembourrés de mousse de caoutchouc qui sont montés sur des gonds à leur base pour former un « V ». L’utilisateur se met entre les deux panneaux à quatre pattes. La pression est appliquée sur les deux côtés du corps au moment où les deux panneaux sont tirés l’un vers l’autre en haut. L’appareil est actionné par un compresseur qui commande un cylindre à air comprimé relié aux panneaux par des poulies. Puisque la machine est actionnée par de l’air comprimé, elle applique une pression constante même si l’utilisateur change de position. Le corps de l’utilisateur est porté entièrement par la forme en « V », ce qui lui permet de se détendre complètement. L’appareil est aussi équipé d’un appui-tête rembourré et d’un ouverture pour le cou recouverte de flanelle douce ou de peluche acrylique. L’ouverture pour le cou fournit un endroit où appuyer ses épaules. Quand l’ouverture est fermée autour du cou, elle renforce la sensation d’être retenu dans l’étreinte de la machine. » (T. Grandin, 1986).

Ce que temple a exprimé durant plus de 40 ans se comprend au regard de la neuroscience et des études physiologiques plus récentes. Je propose de vous présenter dans ce qui suit les recherches de deux équipes de spécialistes qui se sont intéressés à l’information auditive et visuelle chez les personnes autistes (S. Cochin, J. Martineau et M. Zilbovicius), ainsi qu’une personnalité (J. Nadel) plus connue pour avoir travaillé sur un protocole d’imitation en lien avec la perception visuelle et motrice très intéressant.

2- L’information auditive chez les personnes autistes

Des réactions paradoxales au monde sonore sont observées chez les enfants atteints d’autisme : indifférence au monde sonore, et souvent à la voix humaine, contrastant avec une hypersensibilité à certains bruits. Ainsi, la personne autiste qui est concentrée sur un travail va, par exemple, être insensible à un fort bruit de moteur ou bien à une porte qui claque alors qu’elle va pouvoir entendre au même moment le froissement d’un papier de soie, de bonbon dans le coin de la pièce à plusieurs mètres d’elle.

D’après une étude expérimentale réalisée par N. Bruneau et al, 1999 ; M. Gomot et al. 2000 ; M. Zilbovicius et al. 2000), les électro physiologistes vont pouvoir, avec la technique de l’EEG, enregistrer les réactions du cerveau à des stimulations sonores tout à fait ordinaires, sous forme de « bip, bip » distribuées par l’intermédiaire d’un casque dans les deux oreilles. Grâce à cette méthode dite « des potentiels évoqués », il est  possible d’examiner les ondes cérébrales auditives dans différentes régions du cortex cérébral.

La stimulation sonore provoque chez l’enfant normal des ondes sur l’ensemble du cerveau, particulièrement amples dans les zones temporales à gauche et à droite.  Chez les enfants atteints d’autisme, ces ondes temporales existent mais sont moins amples. La latence en est plus longue et les différences d’amplitudes sont particulièrement visibles sur le côté gauche du cerveau.

Les électro physiologistes ont mis en relation ces anomalies du traitement des informations sensorielles sonores avec celles du développement du langage : dans une population d’enfants avec autisme, âgés de quatre à huit ans, les cartes ou ondes cérébrales, en réponse à la stimulation sonore, ont été comparées à la sévérité des troubles du langage. 

Les électro physiologistes constatent que, pour les enfants dont le langage est très sévèrement atteint, les ondes cérébrales temporales en réponse aux stimulations auditives sont particulièrement altérées, tandis que chez les autres, les ondes sont plus amples et de latence plus brève. Ces résultats sont à mettre en relation avec ceux obtenus en imagerie cérébrale montrant que, chez les enfants atteints d’autisme, il existe au repos un hypo-débit sanguin dans les zones temporales à droite et à gauche.

A l’aide des explorations faites à partir des potentiels évoqués, les électro-physiologistes se sont intéressés à la deuxième caractéristique principale énoncée par L. Kanner, à savoir l’intolérance au changement, c’est à dire l’impossibilité qu’éprouvent les personnes autistes à s’adapter aux fluctuations de l’environnement. Cette intolérance, qui provoque de vives angoisses et de l’agressivité, peut se manifester à propos de modifications mineures de l’environnement : consistance des aliments, couleur de vêtement, place des objets dans la maison... Cette caractéristique comportementale est retrouvée au niveau du fonctionnement cérébral.

Le protocole expérimental suivant consiste à faire entendre des séries de sons dits « standards : bip, bip » au sein desquelles sont introduits des sons « déviants » distribués au hasard.

Chez les enfants atteints d’autisme, il apparait une hypersensibilité cérébrale au changementLa mise en relation de toutes ces données électro physiologique avec les évaluations comportementales permet ainsi de poser de nouvelles hypothèses et de confirmer un certain nombre de pratiques thérapeutiques. Aussi, on peut supposer que les personnes autistes sont surchargées  d’informations auditives au niveau cérébral, et elles n’ont pas le temps de les traiter : il existe une hyper excitation sensorielle.

Cette hypersensibilité détectée dans le domaine sensoriel auditif est probablement également présente dans d’autres secteurs sensoriels comme le toucher, l’odorat, le goût etc...

3- Le traitement de l’information perceptive visuo-motrice et mnésique des personnes autistes

Chez les enfants atteints d’autisme, les particularités de la visuo-motricité se manifestent précocement par l’absence d’échange du regard, par la fascination pour le mouvement de certaines parties du corps, par une posture et des mimiques étranges, par l'impossibilité à imiter les mouvements d’autrui, par la démarche bizarre...

De la même façon, les cliniciens, médecins et chercheurs qui s’intéressent à l’autisme décrivent précocement des mouvements et une tenue motrice particulière chez les personnes souffrant du spectre autistique. La mise en lien avec l’anomalie de perception visuelle et notamment un déficit en compétence d’imitation ont souvent été mises au premier plan du handicap pour en expliciter les troubles moteurs et les difficultés interactionnelles qui en découlent. Si un bébé ne peut imiter son parent précocement, il n’est pas en mesure de se comporter adéquatement ni d’observer la relation aux autres via les expressions faciales, d’où le sentiment d’avoir à faire à des personnes sans sentiment, absent du monde des humains.

Les anomalies de la perception visuelle du mouvement au niveau cérébral peuvent être mises en relation avec les particularités comportementales, dans le domaine de l'imitation notamment : chez les enfants avec autisme, les anomalies de la perception visuelle du mouvement pourraient être à l’origine des troubles de l’imitation de la mimique et des gestes.

Une première expérience menée par S. Cochin et al., 2001 ; J. Martineau et al., 1998, s’effectue à partir de l'observation par les sujets d’un écran de télévision qui présente un paysage immobile puis une cascade d’eau et les rotations de jambe d’une gymnaste. On mesure, grâce à l’électroencéphalographie, l’énergie déployée dans les différentes zones du cerveau lorsque le sujet regarde ces écrans immobiles ou non.

Lors de la perception d’un mouvement humain, il existe une activation, une augmentation de l’énergie dans la zone cérébrale du mouvement (centro-pariétale gauche). D’une certaine façon, le cerveau effectue en même temps le  mouvement qui est observé à partir de l’écran (match de tennis), ce que la neurophysiologie a aujourd’hui confirmé à travers l’action des neurones miroirsCette imitation cérébrale motrice, consécutive au mouvement perçu, retrouvée chez l’enfant normal, est très discrète voire absente chez l’enfant atteint d’autisme.

Une seconde expérience consiste cette fois ci à observer des visages ou bien encore des objets. Les spécialistes ont pu montrer l’existence de zones cérébrales au niveau temporal, lesquelles sont spécialisées dans la perception des visages. Lorsque l’on demande à des personnes autistes d’observer des objets, l’activation de cette région est inexistante, ce qui tend à mettre en évidence une anomalie, laquelle permet de rendre compte, parallèlement des troubles au niveau des interactions sociales présents chez les personnes autistes.

En contrepartie, il existe régulièrement des capacités extraordinaires présentes chez ces enfants atteints d’autisme, et notamment au niveau temporo-mnésique (Syndrome d’Asperger). Les personnes ordinaires ne relèvent pas de cette capacité, à moins d’entrainer régulièrement leur cerveau… 

La dernière expérience a pour visée de rendre compte de ces potentialités, aussi les spécialistes en imagerie cérébrale ont mis en place un dispositif : l’enfant était allongé et un examinateur lui pose des questions concernant les jours de la semaine à partir d’un calendrier. Cet examen dure 80 secondes et l’enfant peut répondre à 15 questions. Cette expérience fit l’objet d’une comparaison avec une situation contrôle (enfant ne présentant aucune anomalie neuro-développementale), durant laquelle l’enfant devait répéter des mots. 

On peut observer une activation de nature hypothermique, autrement dit, la tâche concernant les jours du calendrier, mobilise des régions au niveau du cerveau, connues pour être fortement en relation avec les capacités de sauvegarde mnésique : notamment l’hippocampe à gauche, les régions frontales et temporales. Les mécanismes qui sous-tendent la tâche du calendrier sont très proches des capacités mnésiques. 

Ces expérimentations innovantes depuis 2010 se voient parfaitement bien résumées par Monica Zilbovicius au travers d’une présentation qu’elle fait de l’autisme dans le film qui suit. Elle explicite notamment grâce à des techniques (Eye tracking) de « chasse visuelle » la perception du mouvement des personnes avec autismes et explique leur grande difficulté à percevoir les émotions qui se nichent sur les visages : je vous laisse découvrir ses recherches qui complètent bien ce chapitre :

4- L’imitation des personnes autistes selon Jacqueline Nadel :

Les fœtus sont près à utiliser leur champ perceptuel à partir de 25 semaines de vie fœtale. Mais il ne suffit pas d’avoir le matériel, car la communication s’établit et grandit à deux et c’est probablement là que se joue le problème de l’autisme. C’est au niveau du cortex préfrontal dorso latéral médian que s’activent deux sortes d’imitation : imiter ce que l’on voit sur demande ou imiter spontanément sans demande préalable. 

Il existe trois types d’imitation :

Imiter quand ? Lorsque cela se fait tout de suite, en présence, la personne y est sensible, c’est un schéma très humain, par contre dans l’imitation au long court, ce modèle n’est plus présent, les réactions sociales ne sont plus du même ordre, la personne fait appel à la mémoire et doit transformer ce qu’elle a vu en un répertoire moteur.

- Imiter quoi ? Si ce sont des actions familières c’est beaucoup plus simples et intégré à la mémoire procédurale, la personne ne réfléchit pas, elle fait appel à une forme d’automatisation de l’action. Si l’action est plus complexe et nouvelle, elle fera appel à plusieurs actions simples échelonnées et intriquées les unes aux autres, ici ce ne sera pas l’imitation qui sera en jeu mais des processus cognitifs plus en arrière-plan comme les fonctions exécutives (organisation mentale de la tâche, simultanéité, anticipation et planification…). Quand on parle d’imitation, il est alors essentiel de bien distinguer la question neurocognitive sous-jacente. 

- Imiter comment ? On peut imiter sur demande ou spontanément, complètement ou partiellement, le répertoire moteur n’est pas nécessairement sollicité de la même façon chaque fois. Il faut donc prendre de grandes précautions avant de dire si un enfant imite ou non. 

L’imitation s’enrichit avec l’environnement, avec l’entourage, plus on imite plus on est capable d’imiter, elle est flexible ! Elle va vers l’autre et provoque des réactions chez autrui. Elle permet de faire la même chose en même temps, ce qui nous rapproche de la synchronie mentale. Jacqueline Nadel utilise dès lors un protocole d’imitation basé sur l’utilisation d’objets « jumeaux » strictement identiques au sein d’une pièce pour permettre à l’enfant/adulte avec autisme d’utiliser le même matériel que son éducateur (cf. Vidéo qui suit avec Ewan). 

L’imitation a deux facettes : imiter et être imité, cela ressemble à un tour de parole, elle permet deux rôles qu’elle peut alterner, et elle mène à s’intéresser à la même chose. Les protagonistes inscrits dans l’imitation sont amenés à partager le même thème. Grace à l’imitation, l’être humain a accès à trois fondements interactionnels : la synchronie, le tour de rôle et le partage de thème ; ce qui se retrouve également à l’occasion d’échanges de paroles.

Si le nouveau-né a la capacité de tirer la langue (à 25 semaines in utéro), sa prouesse n’est pas tant de tirer de la langue, mais plutôt celle de relier ses patterns moteurs à sa perception, alors qu’il vient de naitre. En voyant faire, il a su moduler et faire par imitation la même mimique en rapport à sa perception. 

Les enfants non verbaux avec autisme peuvent également relier leur pattern moteur à ceux de l’autre et les ajuster. Mais la question est plus complexe avec les enfants autistes, qui ne peuvent reproduire que ce qui est mis à disposition au sein de leur répertoire. Qui se différencie de ceux des enfants ordinaires. Les enfants autistes sont souvent très agiles avec les objets mais d’une façon très différente (faire tourner les objets par exemple). 

Aussi, plutôt que de vouloir les arrêter dans ce type de développement moteur, il est plutôt nécessaire de les observer et de bien avoir en tête tout le pattern moteur dont ils disposent, de façon à les faire progresser par la suite. Il est également nécessaire de leur proposer des actions et mises en situations qui es intéressent pour les aider à faire la même chose que l’intervenant ou le parent. Quand on dit « fait comme moi » on lui demande d’inhiber ses propres intérêts, cela fait appel aux fonctions exécutives, c’est pourquoi il est très important de se saisir de ce qu’ils aiment. Jacqueline Nadel a mis en place un outil d’évaluation, mesurant le niveau d’imitation (spontanée, sur demande, partielle, complète…) pour le comparer avec d’autres échelles. 

Une fois que cette évaluation est établie, que faire de cette formidable capacité de « destockage » (= production d’action, faire sur demande ou spontanément) ? Avec l’âge, les personnes déstockent moins, mais il existe d’autres moyens que celui-ci pour s’exprimer. Ce stock reste disponible et accessible toute la vie, et l’une des fonctions de l’imitation est d’apprendre et d’enrichir ce répertoire moteur. 

Dans l’autisme, il est possible de se rencontrer à travers l’imitation des sons, de l’utilisation d’objets similaires, d’actions… L’intérêt de ce type d’exercice est de travailler à la synchronie, au changement de tour de rôle, d’initiative et d’imitation motrice. Il s’agit bien d’amorcer une communication. Mais pour qu’il y ait communication, il faut une initiation de l’interaction et un retour. S’il n’y a pas d’effet sur le partenaire, ce n’est pas de la communication véritablement mais un début d’interaction, prémices de la communication. 

La communication vient du tour de rôle, l’enfant doit prendre l’initiative. Il n’y a pas d’âge pour progresser. En créant le manque après avoir amorcé un début d’interaction, le désir et la curiosité prennent le pas et l’enfant avec autisme revient vers l’adulte. C’est de cette façon-là qu’il est possible d’entrer en contact et d’amorcer un  début de relation. Intervenant et personne avec autisme échangent alors des procédures, d’égal à égal. Il est important de le faire dans un lieu dédié et de façon ponctuelle, car il n’est pas possible de tout imiter et n’importe comment, comme par exemple leur automutilation ni des comportements ou attitudes inadaptés. Donc pour commencer, un lieu dévolu et particulier pour s’y essayer est de meilleur aloi !

Pour visionner une séance thérapeutique d'imitation entre un enfant autiste (Ewan) et son Educateur, cliquez ici

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Ainsi que des groupes de discussions pour les familles concernées par la question du handicap (thème 7), cliquez ici