Le Deuil périnatal

Accoucher d'un enfant décédé ou qui va mourir, c'est aussi reconnaitre cet enfant, la maternité et parentalité qui lui est associée.Cette épreuve est pourtant l'une des plus éprouvantes à l'échelle des émotions humaines, en ce sens que donner la vie s'associe immédiatement à la mort et remet en cause le sentiment de toute puissance vitale et de protection, impliqué dans le processus de maternité.

Quand se mêlent la vie et la mort...

Pour certaines femmes, non seulement la grossesse est interrompue mais leur ventre est vécu symboliquement tel un tombeau. 
Pour d'autres, la grossesse préservait le foetus, alors que la naissance signe la fin de la vie, ce qui implique une situation psychique insupportable de compte à rebours morbide.

Face à une telle épreuve, il est primordial d'être accompagné(s), et de mettre en place un certain nombre de rituels tant d'un point de vue administratif, matériel que symbolique. 

deuil-perinatal- Il est régulièrement proposé aux parents de voir leur bébé défunt ou bien d'avoir des photos qu'ils pourront regarder ultérieurement.

- Le bébé est généralement drapé d'un tissu ou d'un petit vêtement (que les parents peuvent donner aux soignants) puis ils peuvent se recueillir le temps nécessaire auprès de lui.

- Des empreintes, des photos, le bracelets de naissance, les vêtements sont restitués... afin qu'une ébauche de roman familial puisse se constituer et donner à la famille les preuves tangibles de la naissance de ce petit, laissant de lui quelques souvenirs.

Puis vient le moment sidérant des démarches administratives et matérielles. Tel un son assourdissant les parents témoignent de leur difficulté à réagir faces aux demandes qui leurs sont formulées, relatives aux suites à donner vis à vis du corps de leur enfant (prénom, formulaires à remplir, inscription ou non dans le livret de famille, cérémonie, crémation, enterrement individuel ou collectif..), tant de questions auxquelles il est impossible de se préparer.

Et pourtant... ce sont bel et bien ces démarches qui permettront dans un second temps d'ouvrir au long et douloureux processus de deuil. Celui la même qui bénéficiera autant à la famille qu'au prochain bébé à venir.Ce bébé défunt, laissant une trace officielle et affective, aura pu être ainsi reconnu dans son identité propre, laissant alors une place neuve à de nouvelles maternités, évitant dans le même temps au futur bébé de vivre dans son ombre mortifère.

Quel serait le délai raisonnable entre deux grossesses ?

Certaines femmes vont poser cette question aux médecins. Les cliniciens repèrent une phase aiguë de 6 mois et ce désir "obsédant" d'une nouvelle grossesse décroît durant les 18 mois qui succèdent au décès. Cette question n'est toutefois pas si linéaire en fonction des histoires personnelles et il est souvent difficile de s'entendre parler de statistiques en tant que parent, mais aussi pour les professionnels de répondre à cette question.

La femme peut se sentir entravée dans son désir d'enfanter à nouveau, cela faisant ressurgir le sentiment de culpabilité.  Finalement, chaque situation est singulière et une attention personnalisée doit être apportée.

La femme a peut être besoin à un moment donné "d'être autorisée" à retomber enceinte, cela lui permet probablement aussi de repousser certains mécanismes inconscients à l'oeuvre tels que la peur « d'avoir déplacé sa haine sur ce bébé qu'elle aurait tué ». Car la grossesse renvoie nécessairement toutes les femmes (de façon plus ou moins consciente) à cette question, au cours du processus d'enfantement. Le sentiment de toute puissance maternelle est à double tranchant au niveau psychique et symbolique : si je suis capable de donner la vie, j'ai aussi le pouvoir de la retirer... Il s'agit la de fantasmes, mais ils sont fortement ancrés. 

Il apparaît régulièrement "des dates anniversaires" : la femme tombe enceinte au même moment qu'à la grossesse précédente ou encore la date d'accouchement présumée est proche voire la même que celle de la naissance du bébé défunt... Ces actes inconscients prennent comme la forme du "porte parole" de la mère vis-à-vis de ses fantasmes. L'enfant vivant peut sans arrêt rappeler l'enfant mort et c'est précisément ce type d'association psychique que la mise en oeuvre des rituels permet d'apaiser.

La grossesse suivante : une réactivation ou résolution du deuil prénatal ?

Parfois, la douleur du deuil est diminuée à la grossesse suivante et pour d'autres, elle réveille ce deuil périnatal antérieur.

Lorsque l'attachement affectif au foetus peut s'en trouver atténué durant la grossesse suivante, c'est probablement au vu de prévenir une trop grande souffrance en cas de nouveau décès.. Cette distance affective et ce moindre investissement signeraient alors la recherche d'une protection.

Ce n'est généralement qu'une fois la date anniversaire traumatique passée (période de l'IMG, date de l'annonce du handicap ou du décès, date de la fausse couche, de l'accouchement...) que la mère peut se relâcher et laisser sa tendresse, ses rêveries et son amour entourer le nouveau bébé.

Le temps de la grossesse est un temps d'élaboration psychique. Avant de se préoccuper exclusivement du bébé, la future mère passe par une phase identitaire forte (entre le 4eme et 7eme mois de grossesse). Elle se concentre sur elle, son histoire passée, elle fait en quelques sortes, le bilan . Et c'est une fois cette analyse terminée qu'elle peut se consacrer pleinement aux besoins du tout petit, se ressentant dans une "bulle" (à partir de 7 mois et demi de grossesse et jusqu'aux 3 mois du bébé environ). 

Quand le processus de la grossesse a été interrompu prématurément et que les étapes structurantes psychiques ont été ajournées, cela place la mère (indépendamment de la souffrance due à la perte réelle du bébé) dans une sorte de déséquilibre, dyssynchronie perturbante.

Dans ce contexte, la grossesse suivante peut soutenir cette dynamique psychique et lui permettre de trouver sa finalité, sa résolution. Ce qui n'a pu se dérouler, trouve enfin une continuité et finalité avec cette nouvelle grossesse. La femme se sent alors pleinement capable d'enfanter et d'assoir sa posture de mère vis à vis de son bébé. Elle se sent enfin légitime. Aussi, vouloir un autre enfant est corrélé au désir de se sentir mère et de combler ce qui est venu à manquer. 

Se laisser un temps de latence entre les deux grossesses peut être aussi l'occasion de donner du sens à ce trauma, de composer autour, de créer, de lui consacrer un temps pour qu'il laisse une trace.

Quand il y a une histoire traumatique, les couples ont l'impression que ce nouveau bébé redémarre avec cette histoire là. Il faudra s'autoriser à réinvestir le nouvel enfant. Certaines femmes expriment des voeux infanticides, des fantasmes de mort : car lorsque l'on a perdu un bébé, comment se sentir capable de protéger le suivant? C'est précisément en évoquant ces peurs et fantasmes qu'ils finissent par se dissiper. La culpabilité de désirer un autre bébé... aussi !

Les femmes s'inquiètent souvent de cette difficulté à investir le nouvel enfant et se demandent si cela laisse des traces du côté de l'enfant...   

Place et fonction du bébé suivant 

La première étape consiste à penser qu'il y a deux bébés. Il peut y avoir le fantasme que c'est le même, ce qui se rapproche du déni. 

Pour les femmes qui arrivent à différencier ces deux bébés, certaines se demandent vraiment si elles sont enceintes, ressentant comme une sorte de prolongation de la première grossesse, vis à vis de ce bébé décédé qui n'a pas été achevé.

L'enfant suivant n'est pas forcément un enfant de remplacement. Cet enfant ne comprend pas la place qu'il occupe alors et ce sont finalement davantage les parents qui projètent leurs fantasmes et peurs sur lui. 

Le choix du prénom : certaines familles donnent le même prénom. Mais c'est souvent le prénom de l'enfant désiré, imaginé qui est donné et pas nécessairement celui de l'enfant décédé. 

Cas clinique : J'ai accompagné en thérapie un enfant de 7 ans que j'appellerai Thomas, né tout juste un an après son frère décédé. Ses parents avaient fait le choix difficile de mettre au monde ce bébé porteur de graves malformations, pour avoir le temps de le rencontrer et de lui dire au revoir, puisqu'il allait décéder dans les heures suivant sa naissance. 

Thomas ayant passé une classe (cause de précocité intellectuelle), cette situation le mettait en place d'être à celle symbolique de son frère défunt. Cela a beaucoup perturbé ses parents qui s'en inquiétaient.

Et lorsque j'ai abordé cela en séance avec Thomas, il s'en est beaucoup étonné. Car son frère défunt faisait partie intégrante de sa famille. Il apparaissait dans le livret de famille, une cérémonie lui avait été consacrée, il avait accès aux photos et ses parents en parlait à la maison de façon ouverte et sans tabou. 

Thomas se souciait en fait davantage de la façon dont il pourrait s'intégrer au sein de sa nouvelle classe, de sa façon de gérer ses émotions sans en être trop affecté au quotidien et de comment se "débarrasser" d'un plus jeune petit frère collant cherchant à lui piquer tous ses jeux :-) Cet exemple clinique nous montre bien que les enjeux psychiques parentaux ne sont pas tout à fait du même ordre que celui des enfants !

Comment apaiser le trauma et le chagrin ?

Lorsque les parents vivent cet enfant nouveau comme un substitut, un enfant de remplacement, cela leur permet de lutter contre l'effondrement mélancolique.

Une étude clinique a montré à ce sujet que 70% des familles après un deuil périnatal acceptent d'être suivies. 

L'entourage doit être présent. Cette place est difficile à tenir car elle se veut soutenante, contenante, non jugeante et adaptative vis à vis des fluctuations émotionnelles engagées.

Face à un tel drame, il est important d'être accompagnés individuellement, en couple et/ou en groupe par des professionnels psychiatres ou psychologues, formés à ce sujet, à cette clinique très particulière. Cela peut être proposé au sein de la maternité, dans le cadre associatif ou en cabinet privé. Le travail du deuil prend du temps et fait écho la plupart du temps à d'autres types de traumas ce qui peut compliquer le cheminement psychique. Des modifications importantes au sein de la dynamique de couple apparaissent inévitablement et il s'agira de renégocier ensemble cette nouvelle page à inscrire dans le roman familial commun. 

groupe de paroleJ'apporterai enfin une attention particulière à la question du groupe qui me parait particulièrement cathartique, en association du travail individuel et de couple. Témoigner et entendre les témoignages de personnes ayant vécues des expériences similaires encourage et apaise. 

Pour en savoir plus cliquez ici (cf. "Groupe de parole thématique")

Courage * à toutes et tous

Céline Bidon-Lemesle, Psychologue Clinicienne, Thérapeute Familiale, Formatrice.